Comment un commerce peut-il devenir indispensable à la vie d’un village sans parvenir à rémunérer correctement ceux qui le font tourner ? À Fillièvres, dans le Pas-de-Calais, Jérôme Bouxirot et Stéphanie Bodart ont repris en 2024 un commerce centenaire. Deux ans plus tard, ils ont développé les services, ramené des clients, ouvert une salle de convivialité et multiplié les animations. Jérôme Bouxirot estime pourtant avoir gagné moins de 5 000 euros sur l’année précédente. Sa pétition pour faire reconnaître certains commerces ruraux comme « services d’utilité publique » pose une question qui dépasse désormais son magasin.
La situation du Point Gourmand des Sept Vallées ne suffit évidemment pas à décrire celle de tous les commerces ruraux mais elle donne en revanche à voir une mécanique rarement perceptible dans les statistiques : des services rendus qui prennent du temps, des amplitudes horaires considérables et une partie de l’activité dont la valeur sociale ne se retrouve pas forcément dans la marge du commerçant.
À Fillièvres, commune de 510 habitants, le sujet prend une dimension particulière. En 2023, 163 habitants avaient 65 ans ou plus. À l’échelle nationale, la Direction générale des Entreprises relevait en juin 2026 que 21 261 communes françaises ne comptaient aucun commerce de détail en 2023, soit plus de six communes sur dix ; 98 % de ces communes étaient rurales.
À Fillièvres, le commerce déborde largement de la caisse
Jérôme Bouxirot ne commence pas par parler de fiscalité lorsqu’il décrit son magasin… Il parle de café.
Tous les matins, le premier est offert aux clients entre 7 et 9 heures. En pratique, explique-t-il, le moment se prolonge parfois jusqu’à 11 heures. Ainsi, des habitants qui se croisaient sans se connaître ont commencé à discuter, puis à s’attendre, et à l’arrière du magasin, une ancienne zone de stockage a été transformée en salle de convivialité. Tricot, crochet, aide au numérique entre générations, goûters pour les enfants : Jérôme et Stéphanie veulent y faire entrer des activités qui n’ont pas grand-chose à voir avec le fonctionnement habituel d'une épicerie.
« Nous ne sommes pas juste des tiroirs-caisses, nous ne sommes pas là que pour prendre de l’argent », résume-t-il.
Une habitante de 92 ans appelle environ une fois par semaine pour qu’on lui apporte du pain. Elle pourrait, explique Jérôme, demander ce service à une aidante, mais elle préfère les commerçants : « Nous, on n’a pas le chronomètre dans la main. » Dans les faits, le pain est livré, mais la visite ne s’arrête pas sur le pas de la porte.
Le magasin organise également des évènements. Une Fête de la musique, puis Festiv’été ont attiré des habitants qui, selon le commerçant, ne sortaient pratiquement plus. Certains sont venus remercier le couple, d’autres clients, perdus par les précédents exploitants, sont revenus.
Ce travail produit-t-il directement du chiffre d’affaires ? Pas toujours.
Jérôme Bouxirot reprend une phrase de sa grand-mère : « Il faut savoir donner pour recevoir. », puis il ajoute aussitôt : « Aujourd’hui, nous avons réussi à faire revenir une clientèle qui était partie, mais ce n’est pas suffisant pour pouvoir en vivre correctement. »
Voilà le point de départ de sa démarche ; pas l’idée qu’un petit commerce devrait être protégé parce qu’il serait petit, mais le constat qu’une partie de ce qui lui est demandé (ou de ce que ses exploitants choisissent de faire pour maintenir de la vie autour d’eux) n’est pas une prestation facturée.
Travailler davantage ne résout pas forcément l’équation
Le Point Gourmand avait pourtant commencé avec un projet plus ambitieux encore.
Selon Jérôme Bouxirot, le couple avait investi environ 40 000 euros dans du matériel de cuisson afin d’assurer sur place une partie de l’activité boulangerie. La facture d’électricité pouvait atteindre 1 600 euros par mois, Jérôme se levait alors à 2 heures du matin pour préparer la cuisson avant l’ouverture, six mois ont suffi pour établir le constat d’échec.
« Ma réserve que j’avais gardée de la vente de la maison était en train de s’épuiser, de fondre à vue d’œil », se souvient-il. La fabrication a été abandonnée et le commerce travaille désormais avec un boulanger situé à une quinzaine de kilomètres.
Le nouveau système limite les pertes, sans transformer le pain en activité très rentable. Le Point Gourmand touche, selon Jérôme Bouxirot, environ 30 % sur les produits achetés au boulanger. Quelques invendus le lendemain d’une bonne journée peuvent cependant absorber la marge réalisée la veille.
« Sur l’année, je pense qu’on ne gagne pas, on ne perd pas. C’est plus du service. »
Reste… tout le reste… Le réveil sonne à 5 h 25. Marchandise, installation du magasin, commandes, stocks, clients, livraisons, entretien d’un bâtiment centenaire : la journée se remplit vite. L’été, avec le camping voisin et les résidences secondaires, la terrasse peut encore être occupée à 23 heures.
L’hiver précédent a été plus rude. En effet, Stéphanie Bodart a repris un emploi en usine parce que le couple ne parvenait plus à couvrir ses dépenses personnelles avec le magasin.
Jérôme Bouxirot chiffre son propre revenu de l’année précédente à moins de 5 000 euros, soit environ 400 euros par mois. Il ne réclame pas une rémunération élevée : « Si nous arrivions déjà à dégager 1 000 euros minimum par mois chacun, ce serait déjà correct. »
Ces montants sont ceux communiqués par le commerçant ; ils ne constituent pas une moyenne du secteur, mais ils permettent de comprendre pourquoi son discours se concentre moins sur l’aide à l’ouverture d’un magasin que sur sa capacité à tenir ensuite.
L’État dispose déjà d’outils pour le commerce rural. Le fonds de soutien lancé en 2023 finance notamment l’acquisition ou l’aménagement de locaux, le matériel professionnel et l’accompagnement d’un projet. Depuis son lancement, près de 1 200 communes représentant environ un million d’habitants en ont bénéficié. Le dispositif est d’abord conçu pour l’installation, la reprise ou la modernisation.
Fillièvres est aujourd’hui classée en zone France Ruralités Revitalisation (FRR). Ce zonage a toutefois pris effet le 1er juillet 2024, après l’ouverture du Point Gourmand. La commune relevait auparavant du dispositif des zones de revitalisation rurale (ZRR). Pour les entreprises créées ou reprises avant cette date et remplissant les conditions requises, ce régime pouvait notamment ouvrir droit à une exonération d’impôt sur les bénéfices pendant cinq ans, puis dégressive durant trois années supplémentaires. Des exonérations de CFE pouvaient également s’appliquer sous conditions.
Jérôme Bouxirot indique ne pas avoir bénéficié d’exonérations de début d’activité. La Gazette n’a pas eu accès à ses documents fiscaux, qui permettraient d’établir précisément son éligibilité aux dispositifs en vigueur lors de la reprise.
« Avec le nombre d’heures que nous effectuons, ce n’est pas gérable. Au bout d’un moment, même si on fait ça avec passion, avec les tripes, il arrive un moment où la raison reprend le dessus. »
Un « commerce d’utilité publique » : que recouvrirait réellement ce statut ?
L’expression n’est pas sortie d’un cabinet de conseil ni d'une organisation professionnelle. « Ce sont les termes des clients », répond Jérôme Bouxirot lorsqu’on lui demande pourquoi il parle de « commerce d’utilité publique ».
Sa pétition, déposée sur la plateforme de l’Assemblée nationale sous le numéro 6266, formule trois demandes : créer un statut spécifique pour les derniers commerces des communes rurales, prévoir des exonérations fiscales et des allégements de charges pérennes et permettre un soutien financier direct plus facile des collectivités locales.
Jérôme ne réclame pas une simple appellation. « Moi, je pense qu’il faut plus que du symbolique. »
C’est précisément à cet endroit que sa proposition doit encore être construite. Quels commerces seraient concernés ? Une épicerie ? Un café ? Une boulangerie ? Le dernier commerce alimentaire ? Un commerce multiservices ? Et jusqu’à quelle distance considère-t-on qu’une autre offre reste réellement accessible ?
Le commerçant ne prétend pas posséder la réponse juridique. Il l’admet sans détour : « Je suis un petit peu novice dans ce domaine. » Son intuition est de travailler avec une zone géographique : regarder la distance qui sépare les habitants du commerce suivant, la population concernée et les services disponibles.
Cette idée n’est pas très éloignée des critères que les pouvoirs publics utilisent déjà pour le fonds de soutien au commerce rural. Pour qu’une commune soit éligible, l’État examine notamment son classement rural, un trajet routier médian de plus de dix minutes vers l’offre commerciale la plus proche et l’absence de commerce répondant correctement aux besoins de première nécessité.
La difficulté commence lorsqu’il faut passer de l’aide à l’installation à un avantage durable et Jérôme Bouxirot en a conscience. Interrogé sur le risque de favoriser un commerce au détriment d’un autre situé quelques kilomètres plus loin, il répond qu’il faudrait définir des zones précises et réunir plusieurs acteurs « pour ne pas donner à l’un et puis léser les autres ».
La proposition demande donc encore du travail sur ses critères, son financement et son articulation avec les dispositifs existants. C’est aussi pour cette raison que le commerçant s’est rapproché de la Fédération des Épiciers de France. « Moi, ça va être plutôt le commerce à fond, je ne suis pas dans la politique », dit-il. « J’avais besoin de soutien pour justement pouvoir argumenter sur le fond. »
La Fédération a depuis repris publiquement son initiative. Elle l’a même élargie dans sa communication aux commerces de proximité des villages, des bourgs, des quartiers et des centres-villes, là où la pétition de Jérôme Bouxirot vise d’abord les commerces ruraux.
170 signatures, mais un sujet qui a déjà dépassé le magasin
Au moment de notre entretien, Jérôme Bouxirot évaluait le compteur de sa pétition à 170 signatures. C’est très peu au regard des 100 000 qu’il avait en tête. Il faut cependant préciser ce que signifie ce seuil. Selon les règles affichées par l’Assemblée nationale, chaque pétition est attribuée à l’une des commissions permanentes. Les pétitions atteignant 100 000 signatures bénéficient d’une visibilité supplémentaire sur le site de l’Assemblée. La Conférence des présidents peut décider d’un débat en séance publique à partir de 500 000 signatures provenant d’au moins 30 départements ou collectivités d’outre-mer. Atteindre 100 000 signatures ne garantit donc pas, à lui seul, un débat dans l’hémicycle.
Jérôme Bouxirot a lui-même changé de perspective. « C’est plus ça l’objectif, essayer de faire en sorte que quelqu’un se bouge, quelqu’un qui en a les possibilités. Parce que je n’ai pas envie d’occuper la tête d’affiche. »
Philippe Fait, député du Pas-de-Calais, s’est rendu au Point Gourmand pour rencontrer Jérôme Bouxirot et Stéphanie Bodart. La visite est confirmée par la presse locale et par la Fédération des Épiciers de France. Aucun engagement législatif précis n’est, à ce stade, documenté. Jérôme rapporte en revanche un échange au cours duquel le député lui aurait expliqué avoir déjà travaillé sur le maintien d’un dernier commerce et avoir constaté que la question soulevée à Fillièvres allait au-delà de ce seul cas.
Autre relais : Aurélien Bertrand, vice-président de la Fédération des Épiciers de France chargé de la ruralité et lui-même commerçant dans un village d’environ 140 habitants. Des échanges ont commencé sur les fournisseurs, les conditions d’approvisionnement et la possibilité de porter le sujet à une échelle nationale.
Car l’approvisionnement constitue lui aussi une part de l’équation. Jérôme explique devoir parfois parcourir 50 à 60 kilomètres pour trouver des tarifs permettant de conserver une marge acceptable.
À cela s’ajoute l’administratif. Lors de l’entretien, il cite notamment la facturation électronique. Sur ce point, le calendrier vient effectivement de franchir une étape : depuis le 1er septembre 2026, toutes les entreprises établies en France et assujetties à la TVA doivent être capables de recevoir des factures électroniques. Les grandes entreprises et les ETI doivent également les émettre depuis cette date ; l’obligation d’émission s’appliquera aux PME et microentreprises le 1er septembre 2027.
Pour Jérôme Bouxirot, ces obligations s’ajoutent simplement à la journée. Le matin de l’entretien devait être son premier jour de repos… Il l’avait passé en partie à préparer des documents et des clôtures de caisse pour son comptable.
À ce stade, la pétition n’a débouché sur aucun dispositif. Le cas de Fillièvres a néanmoins quitté le seul cadre du magasin : presse régionale, fédération professionnelle et député s’en sont saisis. Reste maintenant la partie la plus difficile : transformer une formule née dans la bouche des clients, à savoir « commerce d’utilité publique », en critères précis, en mesures finançables et en règles qui ne placent pas un commerçant aidé en concurrence artificielle avec son voisin.
Jérôme Bouxirot ne prétend pas écrire seul ce texte, sa demande est beaucoup plus immédiate : « Le coup de main doit intervenir avant le moment où on ne peut plus payer ses factures. »
Sources : Insee ; Direction générale des Entreprises (DGE) ; Légifrance ; BOFiP - Direction générale des Finances publiques ; Assemblée nationale ; Fédération des Épiciers de France ; L’Abeille de la Ternoise ; ministère de l’Économie et des Finances.






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