Commerçant à Fillièvres, Jérôme Bouxirot a repris avec sa compagne le Point Gourmand des Sept Vallées, devenu un lieu de proximité et de lien social au cœur du village.
Nicolas Salin : L’entretien va tourner autour, selon moi, de trois axes. Tout d’abord, votre histoire personnelle, l’histoire d’un couple qui reprend un commerce rural. Ensuite, la réalité économique de ce commerce deux ans plus tard, et le passage d’une difficulté locale à une revendication nationale pour aborder le sujet de la pétition.
J’aimerais commencer, comme je vous l’ai dit, un peu avant la pétition, à savoir en 2024, quand vous et votre épouse quittez votre vie à Douvrin pour reprendre un commerce centenaire à Filièvres. Qu’est-ce qui peut pousser deux personnes de 43-44 ans à tout remettre à plat pour devenir commerçants dans un village ? J’ai lu dans la presse, je vous cite, que vous aviez constaté « un manque énorme ».
Jérôme Bouxirot : C’était déjà un rêve de gosse de pouvoir avoir une boulangerie quand j’étais gamin. Après, les choses ont fait que je n’ai pas continué dans ce secteur-là.
Nous avions déjà un mobil-home dans un camping sur Filièvres. Au début, il y avait encore la boulangerie qui était ouverte, et la deuxième année, quand nous sommes arrivés, le commerce était complètement fermé. Donc apparemment, ça a été la grande surprise pour les habitants parce qu’il a fermé du jour au lendemain.
Donc là, on s’est posé la question avec ma compagne : est-ce que ce ne serait pas le moment, éventuellement, de faire quelque chose, de changer ? Ne serait-ce que pour un pot de mayonnaise ou de l’huile, ou n’importe quoi, il fallait faire 15 km, et ce n’était pas marrant ni pour les gens du camping ni pour les gens du village.
Donc nous avons sondé un petit peu en nous baladant, on discutait avec les gens et nous avons perçu une réelle demande et constaté que les gens étaient assez tristes d’avoir vu le dernier commerce disparaître.
Et du coup, on a emboîté le pas, pris rendez-vous avec l’agent immobilier, effectué une première visite. Deux ou trois jours après, suivait une proposition et nous avons mis la maison en vente, nous avons tout mis en vente. Moi, j’ai arrêté mon activité d’entrepreneur et ma compagne s’est mise en disponibilité puisqu’elle était fonctionnaire pour nous consacrer à 100 % au dossier et faire avancer le projet.
Nicolas Salin : Vous étiez entrepreneur, vous exerciez dans quelle branche ?
Jérôme Bouxirot : J’ai eu plusieurs vies dans ma vie. La dernière, j’avais ouvert une petite société en tant qu’entrepreneur multiservices / décoration, agencement et rénovation.
Nicolas Salin : Reprenons sur l’ouverture, vous aviez donc peut-être déjà une ambition qui dépassait l’épicerie : créer un lieu de vie, d’après ce que j’ai compris en lisant la presse. Deux ans et demi plus tard, le Point Gourmand des Sept Vallées, qu’est-ce que c’est devenu ?
Jérôme Bouxirot : Maintenant, petit à petit, nous devenons un point central au niveau du village. Notre mentalité de travail fait que c’est un lieu intergénérationnel fréquenté aussi bien par des gamins qui viennent à la sortie de l’école que par des papis et mamies qui viennent le matin, et des un petit peu plus jeunes qui viennent en soirée pour boire un petit verre.
Nous faisons des pizzas le samedi et nous avons également ouvert, il y a quelque temps, une salle à l’arrière qui nous servait auparavant d’entrepôt et abritait une chambre froide et une chambre de congélation. Nous l’avons transformée en salle de convivialité.
Nous ne souhaitions pas la transformer en bar ou café, le but étant de pouvoir faire venir absolument tout le monde, tous les âges, d’où la salle de convivialité.
Donc nous allons mettre en place des après-midi tricot-crochet, pour les plus anciens et les plus jeunes, qui pourront apprendre des choses des anciens.
On va essayer, sur une base de volontariat, de créer des après-midi d’entraide entre les générations parce que nous avons aussi remarqué qu’il y avait beaucoup de personnes qui étaient en difficulté avec la gestion d’Internet, les téléphones, avec notamment des jeunes du village qui sont très calés là-dedans.
Nous allons mettre en place également des goûters d’anniversaire pour les enfants le mercredi. Puis on va essayer de faire tout un tas de petites animations pour faire revivre un petit peu le village et recréer du lien.
Parce qu’en fait, même en étant dans un village, nous avons constaté au cours de nos premières semaines d’ouverture que les gens venaient simplement acheter la baguette, et c’était bonjour, merci, au revoir. En fait, quasiment plus personne ne se parlait.
Donc, au bout de quelques semaines d’ouverture, on a dit : « Tentons quelque chose. » Nous avons alors réinstauré le moment de convivialité.
Dans le même esprit, de 7 h à 9 h, généralement on déborde, parfois ça se prolonge jusqu’à 11 h, nous offrons le premier café au client, et cela à tous les clients. Ça permet de les ralentir dans leurs courses. Et de fil en aiguille, les gens discutent. Le premier client discute avec le deuxième client, le troisième client, puis des gens se découvrent : « Tu habites dans mon village, je ne te connais pas. »
Au final, des liens se créent, les gens s’attendent, les gens se donnent rendez-vous. Je trouve cela plutôt chouette parce que les liens qui se perdaient se renouent vraiment. Dans une époque où l’individualisme prend parfois l’avantage, là, maintenant, nous arrivons à recréer des petits moments comme ça.
Nicolas Salin : Vous avez créé le trait d’union entre des gens qui, peut-être, avaient des points communs, des choses à échanger, mais qui restaient chacun de leur côté. Un petit peu comme cela pouvait être le cas jadis…
Jérôme Bouxirot : Moi, je n’étais pas encore né ou j’étais très jeune. Mais je sais qu’ici, quand on regarde l’histoire du bâtiment, le lieu a abrité un café, une auberge, une épicerie, une boulangerie, puis une boulangerie, épicerie et café. Avant, il y a longtemps, nous n’avions pas de tablette, téléphone, télé, etc. et les gens sortaient pour discuter. C’est ce que nous voulons reproduire, petit à petit.
Nicolas Salin : Le lien social ?
Jérôme Bouxirot : Le lien social, oui.
Nicolas Salin : Vous avez énuméré pas mal d’activités qui vous occupent grâce à cet épicentre de convivialité, sa salle et le lien social ainsi recréé. Vous rendez d’autres services aux habitants ?
Jérôme Bouxirot : Oui, pour les plus anciens qui ont des difficultés pour se déplacer. Je prends le cas d’une petite dame de 92 ans qui habite dans le village. Elle nous appelle à peu près une fois par semaine pour qu’on aille lui déposer du pain, alors qu’elle pourrait avoir une aidante qui lui apporte son pain. Mais elle préfère que ce soit nous parce que nous, on n’a pas le chronomètre dans la main, à se dire qu’on n’a qu’une heure à accorder à cette dame. Donc, nous lui ramenons son pain et nous prenons le temps de discuter avec elle. Et ça, on le fait avec plusieurs personnes au niveau du village.
Nicolas Salin : Parlons chiffres. Vous avez commencé avec un modèle qui s’est rapidement révélé difficilement tenable : 40 000 euros d’investissement dans le matériel de cuisson, 1 600 euros d’électricité par mois. À quel moment avez-vous compris qu’il fallait changer de fonctionnement ?
Jérôme Bouxirot : À peu près au bout de six mois.
Nicolas Salin : Dites-nous en plus.
Jérôme Bouxirot : À peu près six mois après, parce que… Moi, j’avais une réserve que j’avais gardée de la vente de la maison. Et elle était en train de s’épuiser de plus en plus, de fondre à vue d’œil. Et puis, il y a l’épuisement physique aussi, parce que je me levais à 2 h du matin à l’époque pour effectuer toutes les préparations, les chambres de pousse, la cuisson, pour qu’à 7 h tout soit prêt. Il fallait quand même du boulot derrière, même si nous ne nous occupions pas de toute la fabrication.
Donc, c’est à ce moment que nous nous sommes rendus compte qu’on allait droit dans le mur, que nous ne pouvions pas continuer de la sorte.
Nous avons eu la chance d’avoir un artisan pas très, très loin, à 15-20 kilomètres d’ici, une boulangerie bien réputée. Le monsieur est dans le métier depuis plus de 35 ans. C’est une valeur sûre, il a des équipes avec lui.
On travaillait déjà avec lui pour tout ce qui était grosses pièces et tartes. Et là, quand je l’ai appelé, je lui ai parlé de mon problème et je lui ai dit : « Il faudrait qu’on se voie. »
Lui-même me l’a confirmé : « Effectivement, vu l’emplacement géographique, il y a quelque chose à faire. »
Après, c’est sûr qu’avec les antécédents du commerce, où il y a eu pas mal de défaillances avec les anciens gérants qui ne respectaient pas trop leurs horaires, qui ne respectaient pas trop les clients… un coup il y avait du pain, un coup il n’y avait pas de pain… Les gens ont fini par partir ailleurs. Donc c’était très compliqué de les récupérer.
De plus, à seulement deux avec ma compagne, c’était encore plus compliqué de maintenir la fabrication. La décision a été prise de la stopper.
Après avoir négocié avec le boulanger, nous avons obtenu une remise sur la marchandise que nous lui achetons quotidiennement. Tous les soirs à 18 h, je lui envoie la commande et le matin à 6 h 30, je réceptionne et j’approvisionne le magasin.
Nicolas Salin : C’est de cette façon que vous avez rationalisé la partie dépôt de pain. Qu’avez-vous concrètement supprimé ? Là, nous comprenons ce que vous avez transformé, mais avez-vous procédé à d’autres aménagements ?
Jérôme Bouxirot : Petit à petit, la demande s’est amplifiée par rapport au côté café. Nous avons compressé les rayons et retiré certaines étagères pour récupérer de la place et installer des tables à l’intérieur.
Nous avions aussi le côté terrasse avec une vue sur l’église qui fonctionnait très bien et quand nous avons arrêté la boulangerie, toute la partie arrière s’est retrouvée inexploitée. J’ai trouvé ça assez dommage. Nous avons donc réfléchi avec ma compagne à réaménager le côté jardin, ce qui aurait été vachement sympa. On a demandé des devis… qui se chiffraient aux alentours de 70 000 euros, ce qui n’était pas possible pour nous. Nous devions donc nous contenter de l’existant. Après réflexion et quelques croquis, j’ai commencé à bricoler, à casser des briques, c’est ainsi que la salle à l’arrière est devenue la salle de convivialité.
Nicolas Salin : Sans ces adaptations, je suppose que votre commerce aurait déjà fermé.
Jérôme Bouxirot : Si nous avions continué sans changer de modèle, nous aurions baissé le rideau définitivement, c’est sûr.
Je pense que pour tout ce qui est pain, viennoiserie et pâtisserie, aujourd’hui, on ne perd plus d’argent, mais de là à dire qu’on en gagne, je ne pense pas. C’est vraiment… un service qu’on rend aux gens du village et des villages aux alentours.
Parce que, je vais être clair, nous percevons 30 % sur toute la marchandise qu’on achète. Admettons que, le mercredi nous fassions une très belle journée, on vend tout le pain, toutes les baguettes et que le jeudi, il y a un petit peu moins de monde, qu’il reste une vingtaine de baguettes, trois pains, quelques éclairs et des viennoiseries. Nous perdons tout le gain de la veille. En moyenne, à mon avis, sur l’année, je pense qu’on ne gagne pas, on ne perd pas. C’est plus du service. Après, c’est pour ça qu’on est obligés de faire tout ce qu’on fait pour pouvoir sortir un petit peu la tête de l’eau.
Nicolas Salin : Justement, qu’est-ce qui pèse le plus lourdement sur l’équilibre économique d’un commerce comme le vôtre ?
Jérôme Bouxirot : C’est tout ce qui est factures, les charges.
Le fait qu’ici, un exemple tout bête, il y avait auparavant une banque (qui a disparu), avec un distributeur automatique, donc il y avait de l’espèce. Je ne parle pas de « travail au black », parce que certains pourraient penser : « l’espèce, c’est pour le black. » Pas du tout.
Par exemple, vous encaissez 10 euros en espèces : vous entrez réellement 10 euros dans la caisse. Quand vous encaissez une carte bleue à 10 euros, vous ne récupérez pas les 10 euros parce que vous déduisez la location du matériel, les consommables, les frais que vous payez au niveau des transactions bancaires.
Et ça, c’est un point, je pense, qui est quand même vachement important. Je pense que nous perdons pas mal d’argent là-dessus, mais de toute façon, on ne peut pas trop faire grand-chose.
Et après, il y a tout ce qui est charges, quand vous avez la TVA, quand vous avez l’URSSAF. L’année dernière, nous avons payé l’URSSAF alors que nous ne nous versions pas de salaire.
C’est hyper compliqué. Après, quand on regarde la moyenne en France des commerces de proximité dans les petits villages, la durée de vie, c’est 4, 5, 6 ans… Moi, en ayant discuté avec quelques personnes, je pense que c’est parce qu’au début, généralement, il y a des exonérations, des allégements. Mais moi, je n’en ai pas bénéficié parce que j’étais déjà à mon compte avant le Point Gourmand des Sept Vallées. Donc les premières années, on survit, sauf qu’après, quand il faut tout payer, ce n’est juste plus possible. Avec le nombre d’heures que nous effectuons, ce n’est pas gérable. Au bout d’un moment, même si on fait ça avec passion, avec les tripes, il arrive un moment où la raison reprend le dessus.
Nicolas Salin : Si vous deviez hiérarchiser les postes qui vous préoccupent vraiment chaque mois, quelles sont les charges les plus significatives ?
Jérôme Bouxirot : Il y a toujours les impôts, l’URSSAF. Là, depuis que nous exploitons la salle, la SACEM vient s’ajouter. Ils ont consenti un petit effort parce que j’ai discuté avec eux. Généralement, la SACEM vous accorde une réduction. Vous avez 20 ou 25 % de réduction sur ce que vous devez payer si vous êtes en secteur rural, de moins de 2 000 habitants, avec un chiffre d’affaires bas pour la partie arrière, de moins de 100 000 euros. Sauf que la première année, généralement, ils ne peuvent pas vous l’accorder et appliquent le tarif plein. Et comme j’ai dit au responsable la dernière fois, généralement, c’est justement les premières années où nous avons besoin d’aide. Mais après, c’est toujours calculé au prorata, sur des barèmes, et je trouve que là-dessus, c’est quand même assez mal fait.
Nicolas Salin : Vous évoquez dans la presse beaucoup d’heures de travail pour une rémunération, dont on va s’accorder à dire qu’elle est modeste. À quoi ressemble réellement une semaine de Jérôme et Stéphanie au Point Gourmand ?
Jérôme Bouxirot : Le réveil, c’est 5 h 25. Après, pour ma part, je vais chercher la marchandise pendant que ma compagne prépare le magasin. J’arrive au magasin vers 6 h 50, nous procédons à la mise en place, et puis c’est l’ouverture. Après, il peut y avoir les achats, il peut y avoir le nettoyage, la gestion des stocks, les commandes, les clients, les livraisons. Il y a toujours à faire. Surtout que là, c’est un ancien bâtiment plus que centenaire. Donc, si nous voulons que le bâtiment tienne debout encore une paire d’années, il faut en plus du reste l’entretenir. Ensuite, on s’accorde une petite pause. C’est vital parce que si on ne se repose pas, on ne tient pas.
En période estivale notamment, nous finissons tard parce qu’on a un camping pas très loin et beaucoup de résidences secondaires au cœur de cette vallée dans un super village avec un excellent cadre de vie. Il arrive donc, en terrasse, qu’on traîne jusqu’à 23 h, voire plus.
Après, pour la période hivernale, l’année dernière, c’était l’enfer parce que c’était tellement compliqué que ma compagne a dû prendre un travail en usine. Parce que sinon, on n’arrivait pas à payer nos factures personnelles. Les comptes commençaient à devenir très compliqués, il a fallu prendre sur nous. Moi, je gérais le magasin et elle partait travailler en usine.
C’est pour ça que cette salle derrière est super importante, puisqu’on espère pouvoir travailler hiver comme été en faisant des animations derrière, mais qui vont demander encore plus d’énergie, sûrement plus d’heures. Nous espérons un jour pouvoir vivre correctement.
Nicolas Salin : En toute franchise, quel revenu peut-on raisonnablement tirer, en tant que couple, d’un commerce comme le vôtre ?
Jérôme Bouxirot : Nous n’avons pas besoin de beaucoup. Si je vous dis ce que j’ai gagné l’année dernière, vous allez me donner une pièce ! Je crois que j’étais à même pas 5 000 euros sur l’année, à peu près 400 euros par mois. C’est parce que nous travaillons dans l’alimentaire. Quand il y a des produits à date courte ou autre, au lieu de les jeter, on les mange… Mais quand on veut un petit resto ou autre, c’est vraiment se faire un grand plaisir.
Si nous arrivions déjà à dégager 1 000 euros minimum par mois chacun, ce serait déjà correct. Nous n’avons pas la prétention de mener la grande vie, de posséder de grosses voitures, ce genre de choses. Nous sommes justement venus habiter à la campagne pour un cadre simple. Nous avons la pâture en haut avec nos animaux et cela nous suffit simplement. Quand nous sommes en congé, nous restons à la maison, nous profitons de notre maison, des animaux, nous faisons ce que nous n’avons pas le temps de faire habituellement.
Nicolas Salin : Oublions cinq minutes le chiffre d’affaires. Qu’est-ce que votre activité apporte aujourd’hui à Filièvres ? Vous m’avez parlé des personnes âgées, des échanges entre habitants, des rencontres, de la convivialité…
Jérôme Bouxirot : Ce que nous répétons souvent aux clients, c’est que nous ne sommes pas juste des tiroirs-caisses, nous ne sommes pas là que pour prendre de l’argent. Nous prenons le temps de discuter avec eux, de nous poser avec eux. Sans être prétentieux, je pense que nous connaissons 95 % des prénoms de nos clients. Nos clients nous appellent aussi par nos prénoms. Nous connaissons leurs habitudes de consommation, plus ou moins leur vie, leurs attentes. C’est très important dans un village d’être proche de ses clients. Quand nous sommes arrivés ici à Filièvres il y a trois ans, nous ne connaissions absolument personne. Je pense que ce que nous apportons aux clients, c’est que quand ils ont besoin de venir acheter une babiole, ils viennent bien sûr l’acheter, mais bien souvent, on pousse un petit peu plus la conversation.
Par exemple, une cliente, une dame, il n’y a pas très longtemps, qui avait perdu son petit chien. Nous avons pris le temps de discuter avec elle par rapport à son chien.
Après, il y a une population assez vieillissante dans le secteur, donc il y en a beaucoup qui sont veufs ou qui ont des conjoints, des femmes ou des maris malades. Là encore, nous prenons le temps de discuter aussi avec eux, nous essayons de les rassurer… Je ne vais pas dire que c’est de la psychologie, mais ma compagne et moi-même considérons que ce côté contact humain est une partie réellement importante. Les gens nous le disent en permanence : « C’est vraiment bien ce que vous faites, c’est chouette. »
Autre exemple, nous avons organisé la première Fête de la musique, et cet été, fin août, un autre évènement pour clôturer l’été, un petit peu comme une guinguette. Des gens sont venus nous voir presque en larmes, en nous remerciant, parce que ce sont des personnes qui ne sortent plus, qui ne voient plus personne. Et là, ça les a un petit peu poussés à sortir.
Nicolas Salin : Si je comprends bien, la Fête de la musique et Festiv’été, participent aussi à cette logique. Est-ce économiquement rentable, ou acceptez-vous aussi de faire ce type d’événement pour faire vivre le village ?
Jérôme Bouxirot : J’ai souvent des paroles de ma grand-mère qui me reviennent, c’est : « Il faut savoir donner pour recevoir. » Aujourd’hui, nous avons réussi à faire revenir une clientèle qui était partie, mais ce n’est pas suffisant pour pouvoir en vivre correctement.
Je pense que, progressivement, et je pense que c’est ce qui nous motive aussi, quasiment chaque semaine nous accueillons de nouveaux clients. Donc nous avons des personnes qui ne venaient plus, qui reviennent, qui ont entendu parler de nous, et qui se disent : « Bon, on va réessayer pour voir. »
Et je pense que ça finira un jour par payer.
Nicolas Salin : Et particulièrement avec ces événements-là, vous avez constaté qu’ils faisaient revenir des clients dans votre commerce ?
Jérôme Bouxirot : Oui. Forcément, comme on voit plus de monde, on peut discuter avec plus de monde, on peut échanger avec plus de monde. Le fait que des personnes ne sortaient plus, ne venaient plus dans le commerce par rapport aux anciens propriétaires… Tout cela s’est inversé, grâce à ces évènements, à tout ce que nous avons entrepris et grâce au bouche-à-oreille.
Nicolas Salin : Abordons maintenant concrètement votre pétition. Elle semble naître d’une contradiction : on demande aux derniers commerces des villages d’assurer une fonction sociale, que vous avez parfaitement décrite, tout en les laissant supporter seuls leur équilibre économique. Est-ce ce qui vous a motivé à entamer ces actions ?
Jérôme Bouxirot : Oui. Et c’est surtout venu des personnes que je croise et qui m’ont soufflé l’idée malgré elles en me disant : « On a traversé tous les villages, on a fait au moins 15, 20 bornes, on n’a rien trouvé, vous êtes les seuls ». Le déclic est venu de là. En campagne, le petit commerce devrait être reconnu d’utilité publique car ce n’est pas qu’une question d’argent. D’autres personnes, qui, au début, nous regardaient un petit peu avec méfiance, toujours par rapport à l’historique du lieu, sont devenues aujourd’hui des clients réguliers. Et aujourd’hui, ce sont des gens dont je ne vais pas dire qu’ils nous adorent, mais presque. Ce sont des gens que je n’aurais jamais cru un jour appeler par leur prénom parce que c’était monsieur ou madame dans un premier temps, issues de grosses familles d’agriculteurs…
Au début, on les vouvoyait. Maintenant, il faut qu’on les appelle Dominique, il faut qu’on les appelle Marie-Cécile. Ils ne veulent plus qu’on les appelle Monsieur et Madame Untel.
Nicolas Salin : C’est formidable !
Jérôme Bouxirot : C’est pour ces gens-là aussi que nous nous accrochons. Mais comme je le disais tout à l’heure, il arrive un moment où la raison reprend le dessus, car il faut réussir à tout boucler...
Nicolas Salin : Qu’est-ce qui vous a fait choisir ce terme très fort, de « commerce d’utilité publique » ?
Jérôme Bouxirot : Ce sont les termes des clients, et j’estime réellement que nous avons une utilité, bien plus que celle d’un simple commerce. Ce n’est pas que pour nous, parce que nous sommes multiservices, mais il y a des villages où ce peut être aussi bien le coiffeur que le café, tout ce qui est petit commerce en milieu rural.
Je vois, en discutant avec des personnes qui font partie de la Fédération des Épiciers de France, que le problème est national et mon ressenti est partagé sur tout le territoire français, dans toutes les zones retirées où il n’y a plus rien.
Nicolas Salin : Mais au final, que cherchez-vous ? Une reconnaissance symbolique ou un véritable statut juridique qui ouvrirait des droits particuliers ?
Jérôme Bouxirot : Ah non, moi je pense qu’il faut plus que du symbolique.
Il faut réellement quelque chose qui se mette en place. Parce que là, quand nous avons discuté avec le député qui est venu nous voir, en lui parlant de La Poste notamment, il m’a confié : « Vous savez, La Poste aujourd’hui elle est là, mais La Poste, dans moins de 10 ans, elle ne sera plus là. »
Donc il y aura de moins en moins de présence. Si ensuite il nous est demandé de prendre le relais de La Poste ou d’un autre pôle d’activités, il arrivera un moment où il faudra que nous puissions obtenir une garantie de pouvoir vivre correctement. Et cette garantie passe par des allégements, des exonérations, mais pas juste sur 4-5 ans.
Nicolas Salin : Où placez-vous la frontière d’un commerce qui pourrait bénéficier de ce statut ? Le dernier commerce alimentaire d’un village ? Le café, la boulangerie, la pharmacie, un commerce multiservices comme le vôtre ?
Jérôme Bouxirot : Je pense qu’il faudrait prendre un compas et puis tracer un cercle avec une zone pour décider réellement, car dans certaines zones vous trouverez des magasins disséminés un petit peu partout ; la situation n’est alors pas la même que dans des zones comme la nôtre où nous sommes carrément retirés, et où il n’y a plus rien autour. Pour des personnes âgées ou pour des personnes qui sont en situation de handicap, c’est devenu hyper compliqué.
Quand on observe l’évolution de la carte de France des commerces, il y a une paire d’années, les commerces étaient présents sur l’ensemble du territoire. Aujourd’hui, les commerces disparaissent. Alors, oui, il y a des centres commerciaux, mais dans un centre commercial, je vous mets au défi de vouloir taper une causette avec la caissière pendant plus d’un quart d’heure. Ce n’est pas possible, il y a d’autres clients derrière. Là-bas, c’est vraiment du chiffre, du chiffre, du chiffre.
Nicolas Salin : Si je comprends bien, la méthode serait de définir la distance par rapport au prochain commerce, le nombre d’habitants de cette zone ?
Jérôme Bouxirot : Oui, même si je vous avoue que je suis un petit peu novice dans ce domaine. Quand j’ai lancé la pétition, je ne pensais pas que ça allait intéresser autant de personnes et prendre de l’ampleur. J’avais un peu l’impression d’être un cas isolé, donc je me suis dit que ce serait un coup d’épée dans l’eau jusqu’au contact avec le vice-président des Épiciers de France, qui m’a accueilli sur un groupe Facebook et un groupe WhatsApp. Il faudrait que nous arrivions également de notre côté à former un groupe de parole pour échanger et poser des idées sur la table.
Nicolas Salin : Vous avez été relayé localement, mais certains articles sont réservés aux abonnés. Est-ce aussi un frein pour faire connaître la pétition au-delà du secteur ?
Jérôme Bouxirot : C’est un problème, oui. Par exemple quand j’ai envoyé les articles web des médias à ma mère, elle m’a dit : « Je ne peux pas les lire. » J’ai été obligé de lui répondre : « Attends, je vais avoir la version papier, je te l’enverrai derrière. » Autre chose, j’ai adressé des mails et j’ai essayé de contacter par téléphone des rédactions de médias. J’ai essayé de contacter TF1 notamment. Mais j’ai l’impression que ce n’est peut-être pas un sujet qui les intéresse aujourd’hui. Peut-être que j’aurais eu plus de chance du temps de Jean-Pierre Pernaut…
Nicolas Salin : Si vous pouviez écrire vous-même le dispositif demain matin, qu’est-ce que vous supprimeriez ou qu’est-ce que vous réduiriez concrètement ?
Jérôme Bouxirot : J’ai profité de la prise de contact avec le vice-président des Épiciers pour évoquer ce point. Je lui ai expliqué clairement que j’avais besoin de soutien pour justement pouvoir argumenter sur le fond, car ce n’est pas ma partie. Moi, ça va être plutôt le commerce à fond, je ne suis pas dans la politique. Je ne suis pas du genre à blablater, et je vais me montrer très clair : le problème est grave, si nous continuons de la sorte, les commerces disparaîtront définitivement en milieu rural. Je pense que c’est un fait réel. Après, que pourrait-on mettre en place ? Selon moi, il faudrait commencer par prolonger significativement la durée des allégements ou des exonérations. Cela permettrait de pouvoir respirer et de ne pas avoir peur de dire : « Tiens, on va passer le cap des 5 ans, bing ! Il y a tout ça qui va nous tomber sur la tronche. » Il pourrait peut-être y avoir un accord avec les banques pour que les frais baissent. Il y a peut-être aussi les assurances, qui coûte cher. Tout un tas de choses sont à examiner sur du long terme.
Nicolas Salin : Cela va donc au-delà du « moins de charges ». Vous demandez également que les collectivités puissent soutenir financièrement ces commerces déclarés d’utilité publique. Vous pensez à quoi exactement : une aide au loyer, à l’énergie, aux investissements, des subventions ?
Jérôme Bouxirot : Le problème des collectivités locales, des mairies, c’est qu’elles dépendent de ce que l’État leur donne. Comme, d’année en année, l’État donne de moins en moins aux collectivités, forcément, c’est de plus en plus compliqué pour qu’elles puissent donner des coups de pouce.
Pour la terrasse, on paie une patente. Ce n’est pas énorme, c’est 150 euros l’année, mais 150 euros, si on pouvait avoir des exonérations sur ce type de cotisation…
Nicolas Salin : Certains pourraient vous rétorquer qu’un tel dispositif risque de créer une concurrence déloyale avec un autre commerçant situé à quelques kilomètres. Comment l’éviter ?
Jérôme Bouxirot : C’est à étudier, un peu comme les zones franches créées dans les quartiers populaires… Si demain on pouvait transporter notre commerce et le mettre en pleine métropole lilloise, je pense qu’on n’aurait pas tous ces soucis-là. En campagne, la situation est particulière. C’est la raison pour laquelle il faut réunir autour d’une table plusieurs personnes de plusieurs endroits différents, pour ne pas donner à l’un et puis léser les autres.
Nicolas Salin : Vous revenez sur l’application de zones précises évoquées précédemment Et la définition de critères.
Jérôme Bouxirot : Exactement.
Nicolas Salin : Avez-vous bénéficié du fonds de soutien au commerce rural à l’installation ?
Jérôme Bouxirot : Non. Nous, nous avons été épaulés par Initiative Artois pour financer une partie de notre investissement grâce à un prêt à taux zéro. Nous avons reçu aussi un coup de pouce sur une partie du matériel.
Nicolas Salin : C’est peut-être à ce niveau-là que se situe le trou dans la raquette : on aide à l’installation, mais ce qui manque, c’est l’aide au fonctionnement. Si on pousse des commerçants à s’installer dans des zones rurales pour les faire vivre, il faut aussi leur permettre de tenir.
Jérôme Bouxirot : Je sais qu’il est possible de solliciter certaines aides pour faire face par exemple à de gros problèmes de trésorerie. Mais je pense que c’est quand même dommage d’en arriver à un point où on commence à ne plus pouvoir payer ses factures pour pouvoir demander de l’aide. Le coup de main doit intervenir avant le moment où on ne peut plus payer ses factures, parce que moi, personnellement, quand je me rends compte qu’on n’a pas assez sur le compte pour pouvoir payer telle et telle facture, je ne suis pas bien. Je suis en couple, donc on arrive à s’épauler et à se remotiver mais une paire de personnes se diraient : « C’est tout, on jette l’éponge. »
Nicolas Salin : L’État rappelle que plus de six communes françaises sur dix ne disposent d’aucun commerce de détail et présente ces commerces comme essentiels à la cohésion sociale. Votre pétition, finalement, c’est de passer du constat à l’action ?
Jérôme Bouxirot : Un petit village pas très loin de chez nous abritait une petite épicerie qui a fermé fin du mois d’août parce que les gérants n’en pouvaient plus. Certes, nous recevons des compliments de nos clients quasiment tous les jours, mais malheureusement, ce ne sont pas les compliments qui vont pouvoir nous permettre de tenir sur la durée. Aujourd’hui, il faut absolument posséder tel type de caisse, parce que les caisses enregistreuses doivent être reliées directement avec le fisc, avec de la technologie, il faut désormais la facturation électronique, etc. Je comprends qu’il n’y ait plus d’envie, parce qu’en plus du boulot avec les clients, vient s’ajouter cette lourdeur administrative.
Aujourd’hui, normalement, c’est mon premier jour de repos. Ce matin, j’étais en train de courir, de faire des copies, d’envoyer au comptable les clôtures de caisse par rapport à la TVA, par rapport à tout ça.
Nicolas Salin : Ce n’est pas vraiment un jour de repos… Revenons à la pétition. Fin août, il y avait 57 signatures. Comment expliquez-vous qu’une revendication que beaucoup jugent légitime mobilise si peu lorsqu’il faut aller la signer en ligne ? C’est un problème de visibilité ?
Jérôme Bouxirot : Nous n’avons pas assez de visibilité. En plus, énormément de personnes me confient être hésitantes par rapport à FranceConnect, par peur de rentrer leurs informations. Alors moi, j’essaie de leur expliquer que c’est le système le plus juste, parce que sinon ce serait trop simple, on créerait des adresses mail et puis on signerait 50 fois…
Aujourd’hui, je crois que nous sommes arrivés à 170 signatures en tout et pour tout. Je trouve cela évidemment faible en comparaison de la barre des 100 000. Nous en sommes très très loin.
Nicolas Salin : Au départ, vous saviez que la marche pour arriver à 100 000 serait immense.
Jérôme Bouxirot : Non, je n’en avais aucune idée… Aujourd’hui, j’imagine qu’à moins qu’une star de la télévision prenne l’opération en main et dise : « Il y a ça qui nous intéresse. », je ne vois pas comment aller de l’avant. J’ai essayé de contacter des personnalités sur des pages Facebook, sans succès pour l’instant.
Tant que nous n’aurons pas de soutien médiatique pour signer la pétition, cela stagnera et le cap des 100 000 sera toujours loin.
Nicolas Salin : Mais votre véritable objectif est-il vraiment d’atteindre les 100 000, ou bien plutôt d’obliger quelqu’un, comme vous le dites, à s’emparer du sujet ?
Jérôme Bouxirot : Oui, c’est plus ça l’objectif, essayer de faire en sorte que quelqu’un se bouge, quelqu’un qui en a les possibilités. Parce que je n’ai pas envie d’occuper la tête d’affiche. C’est pour cette raison que nous étions assez contents d’obtenir des retours de députés. Dans le groupe WhatsApp dont j’ai parlé, j’ai lancé des invitations à pas mal de monde et adressé une copie du mail envoyé à mon député avec les adresses mail de députés régionaux. De mon côté, étant situé dans le Pas-de-Calais, j’ai communiqué surtout dans le département. Pourquoi ? Parce que des médias en région qui m’ont répondu : « Vous n’êtes pas dans notre région. Dans le Périgord, il faudrait qu’il y ait une personne du Périgord qui nous contacte. » Il y aura peut-être des retombées, mais cela risque d’être long.
Nicolas Salin : La Fédération des Épiciers de France constate elle aussi que c’est une problématique nationale. La presse quotidienne régionale pourrait-elle contribuer à faire boule de neige ?
Jérôme Bouxirot : Eux, ils sont là pour faire du business. Il faut que ça intéresse les gens. S’il ne s’agit pas du commerce de leur commune ou de la petite commune qui est à côté de chez eux, vous allez leur parler du Point Gourmand, cela ne va pas les intéresser. Il faudrait, à la limite pouvoir faire du porte-à-porte avec la pétition, et puis expliquer aux gens le pourquoi, le comment. Mais clairement, c’est impossible à réaliser avec la masse de travail qui nous occupe, cela nous mobiliserait jour et nuit.
Nicolas Salin : D’un autre côté, vous avez eu les articles locaux, la Fédération, le député qui est venu dans votre magasin… Vous vous attendiez à cet enchaînement ?
Jérôme Bouxirot : Pas du tout ! A ce sujet, je suis vraiment satisfait. D’ailleurs, je poursuis l’effort. Alors, je ne sais pas si on peut appeler ça du harcèlement, mais dès que je vois qu’on parle d’un commerce qui va fermer ou d’un petit commerce qui ouvre, je popularise la pétition sur les réseaux sociaux. Mais comme je fais partie maintenant des vieux… je communique juste à travers Facebook, mais ce qu’il faudrait, c’est communiquer plus largement.
Nicolas Salin : Quand Philippe Fait, le député de votre circonscription, est venu vous rencontrer au Point Gourmand, que lui avez-vous dit ? Que vous a-t-il répondu ? Est-ce qu’il a pris des engagements sur une suite concrète ?
Jérôme Bouxirot : Il m’a expliqué avoir déjà agi pour empêcher la fermeture du tout dernier commerce d’un village. Sauf que là, il s’est rendu compte, à travers ma pétition et nos échanges, qu’il ne s’agissait pas ici uniquement du problème du dernier commerce car il est vrai que nous avons aussi un café-tabac dans le village. Cà va au-delà, il l’a compris. Notre situation l’a beaucoup intéressé car il est très sensible à ces problématiques, étant lui-même fils de commerçant. Il savait de ce fait que c’est très compliqué. Il m’a parlé de son papa qui a fini en retraite avec 600 euros de retraite. Quand vous travaillez quasiment du lundi au dimanche, le dimanche étant le nettoyage du camion, pour finir avec 600 euros de retraite, c’est quand même dommage.
Nicolas Salin : Mais justement, avec son statut de député, peut-être qu’il faut s’attendre à un rendez-vous ministériel ?
Jérôme Bouxirot : C’est ce que j’aimerais bien. Je me suis montré honnête et franc avec lui. Je le répète, je ne suis pas quelqu’un qui va commencer à blablater pendant des heures devant un plateau télé ou devant de grandes scènes. J’espère qu’il y aura une personne sincère au niveau politique qui s’intéressera au sujet et qui nous proposera de se l’approprier pour le monter au plus haut, pour pouvoir être entendus. Et un homme politique, derrière, il a des attachés parlementaires, des équipes qui peuvent peaufiner le projet.
Nicolas Salin : Parlons plus précisément de votre second relais important, Aurélien Bertrand, vice-président de la Fédération des Épiciers de France, chargé de la ruralité. Il est lui-même épicier dans un village qui compte très peu d’habitants, je crois.
Jérôme Bouxirot : 150 habitants.
Nicolas Salin : Quelle a été et quelle est la teneur de vos échanges ?
Jérôme Bouxirot : Il m’a parlé d’un échange avec le Petit Futé. C’est aussi la Fédération des Épiciers de France qui a mis en place ce groupe WhatsApp dans lequel on peut échanger des bons tuyaux, des bons fournisseurs. II nous a parlé par exemple de Super U, qui avait mis en place quelque chose pour les petits commerces. Super U ouvre un peu plus tôt pour les petits commerces, de cette façon, les commerçants passent avant l’ouverture officielle et bénéficient de tarifs plus intéressants que le public classique. Vous effectuez vos achats et après, vous avez une réduction sur votre caddie, ce qui vous permet de pouvoir conserver des marges correctes et des produits corrects. Aujourd’hui, pour nous approvisionner, c’est un petit peu la course au bon prix. Parfois, pour trouver de bons tarifs, il faut faire 50-60 km.
Nicolas Salin : Vous avez donc le sentiment d’avoir trouvé, avec Aurélien Bertrand, un relais qui connaît exactement le même problème puisqu’il le vit lui-même ?
Jérôme Bouxirot : Oui, c’est le cas, même si je n’ai pas eu l’occasion de le voir réellement, nous avons discuté plusieurs fois à distance.
Nicolas Salin : La Fédération travaille aussi avec l’ANCT, l’Agence nationale de la cohésion des territoires, et a déjà eu des échanges avec un ministre.
Jérôme Bouxirot : Ils ont eu l’occasion de rencontrer un ministre il y a quelque temps. D’ailleurs, Philippe Fait, lorsqu’il est venu me voir, m’avait confié : « C’est dommage que je n’aie pas eu écho de tout cela avant », parce que 15 jours, trois semaines avant, il avait rencontré lui aussi un ministre et que cela aurait été beaucoup mieux de pouvoir le rencontrer directement ici.
Nicolas Salin : Quoi qu’il en soit, la Fédération a repris votre proposition et la porte au niveau national, si j’ai bien compris… Elargissons le débat si vous le voulez bien. Votre pétition vise les commerces ruraux, mais les Épiciers de France ont étendu le sujet aux villages, aux bourgs, aux quartiers et aux centres-villes. Est-ce que votre combat dépasse finalement la seule ruralité ?
Jérôme Bouxirot : Tous les commerces des territoires disparaissent les uns après les autres au profit de la grande distribution, des grandes surfaces, des centres commerciaux. Ça devient de plus en plus compliqué pour beaucoup. Il ne reste plus à la limite que des agences immobilières, des banques, des assureurs. Certains vont le nier et quand je les entends dire : « On peut vivre avec tant par mois », je les invite à le faire, moi. Honnêtement, si un jour il y a un ministre qui a envie de venir travailler pendant une semaine avec nous, il verra ce que c’est.
Nicolas Salin : Dès 2024, vous aviez tenu à ne pas concurrencer inutilement les autres professionnels, par exemple en ne proposant pas de fruits et légumes lorsqu’un primeur passait déjà dans le village. Est-ce aussi votre conception du commerce rural : recréer un écosystème plutôt qu’un magasin qui fait tout ?
Jérôme Bouxirot : Oui, tout à fait. Nous, pendant un moment, nous vendions de la viande qui venait d’une ferme qui était à une trentaine de kilomètres même si c’était à peine rentable en raison des frais kilométriques. Et là, un traiteur est en cours d’installation dans le village, qui apparemment ferait aussi un stand de boucherie. Nous allons donc lui laisser cette activité.
Nicolas Salin : Imaginons que Serge Papin, le ministre chargé du Commerce, entre demain au Point Gourmand et vous dise : « Jérôme, je peux prendre une seule mesure pour les commerces ruraux. » Laquelle ?
Jérôme Bouxirot : Ah oui… C’est compliqué, une seule mesure !
Nicolas Salin : Une seule, vraiment : la première mesure, la plus urgente.
Jérôme Bouxirot : L’allègement des charges, l’URSSAF et compagnie, ce serait déjà une première mesure. Je reprends l’exemple du papa du député qui a cotisé toute sa vie et qui se retrouve avec 600 euros de retraite à la fin. On a un peu l’impression de cotiser pour rien. On cotise pour la maladie, on cotise pour tout un tas de choses. Quand on est commerçant, on n’a pas le droit d’être malade, sinon le commerce ne tourne plus. Là, nous avons pris une semaine de repos, donc niveau chiffre, il n’y aura rien. C’est hyper compliqué.
Nicolas Salin : Après ce que vous avez vécu depuis la reprise de ce commerce en 2024, si c’était à refaire, est-ce que vous le reprendriez, ce commerce ?
Jérôme Bouxirot : Je le referais, mais différemment, je verrais les choses totalement autrement. Déjà, nous ne ferions pas l’erreur de commencer avec le terminal de cuisson, à vouloir absolument fabriquer les produits nous-mêmes.
Nicolas Salin : Et si le Point Gourmand fermait demain matin, qu'est-ce que Fillièvres perdrait réellement ?
Jérôme Bouxirot : Je pense que le village perdrait beaucoup. Dans quel sens, je ne sais pas, mais je pense qu’il perdrait beaucoup. Nous ne sommes pas irremplaçables, parce que nul ne l’est. Mais à mon avis, après tout ce que nous avons essayé de monter, tout ce que nous avons essayé et tous les efforts, je pense qu’il n’y aurait plus personne qui serait intéressé par ce secteur. Pour certains, ce serait une catastrophe. Pour d’autres, moins. D’autres encore se montreraient fatalistes : « C’est comme ça, c’est comme ça. » Sauf qu’il y en a pour qui ce serait catastrophique. Je prends l’exemple des petites mamies ou d’autres jeunes qui sont venus s’installer ici. Parce que ce qu’il faut se dire, c’est que dans un village, quand il n’y a plus de commerce, forcément, les jeunes cherchent quoi ? Ils cherchent à aller plus en ville, où il y a tout à proximité. Si tous les jeunes partent en ville, dans les petits villages, sans jeunes, plus d’enfants, et sans enfants, plus d’école. Effet boule de neige.
Nicolas Salin : Jérôme, merci infiniment de nous avoir fait part de votre expérience, de votre histoire de commerçant en milieu rural et en particulier d’avoir partagé avec nos lecteurs votre combat pour la reconnaissance du commerce d’utilité publique.






.jpg)
.jpg)